Construire c'est habiter

« L’invention du quotidien »

Michel de Certeau


J’HABITE

 

Le logement n’est pas le même pour tous : il est fait pour une personne; il est unique. C’est ce qui fait son âme; et la personne qui un jour viendra remplacer celui pour qui il a été construit, saura se réapproprier son histoire. Ainsi va-t-il des maisons de maître, des villas de luxe ou des pavillons en meulière dont la valeur vient pour partie de l’originalité de celui pour qui elles ont été conçues.

J’habite comme je suis et mon habitat projette ma réalité sociale et culturelle : que je sois jeune cohabitant, famille monoparentale, vieux retraité seul ou sous-louant une chambre à un jeune démuni, mon habitat ne saurait être le même.

C’est en ce sens qu’il faut entendre la nécessaire déréglementation du logement « social » : permettre aux différences de s’exprimer plutôt que de reproduire un moule. Cette liberté doit être étendue au niveau du quartier sous la forme d’une « zone franche urbaine » pour que ces nouvelles expériences se traduisent aussi dans la ville.

La volonté de déroger à la norme naît d’un constat réaliste : celui d’une incapacité de la norme en général, à tenir compte des véritables défis de la vie, plurielle et complexe. L’échec des grands ensembles est dû en partie à cette surcharge normative.

  

TU COHABITES

 

C’est ensemble que nous vivons dans ce grand ensemble qu’est le quartier. C’est ensemble que nous pouvons construire une ville autrement : non pas comme les « grands ensembles », construits par des machines à préfabriquer du logement pour des êtres abstraits, mais pour des êtres particuliers en quête d’habitat.

Aujourd’hui, chômeurs, RMIstes, employés précaires ou en insertion, tous ont du temps et pourraient l’utiliser à la réalisation d’un ensemble d’habitations qui pourrait inclure la leur. A l’inverse du Mouvement des Castors autrefois, qui permettait en période de plein emploi mais de pénurie de logement, de mettre une partie de son temps libre au service de la construction de sa maison, la pénurie d’emploi actuelle pourrait être une aubaine pour certains exclus sociaux désireux de mieux se loger. Ainsi l’exclu du système de consommation généralisée devient le co-producteur de son principal objet de consommation.

  

Il ECONOMISE

 

Comme la création culturelle s’est parfois installée dans les délaissés du développement urbain, l’habitation peut se construire avec la même liberté dans les friches industrielles ou d’activité, mais aussi dans les ensembles d’habitation en déshérence. Plutôt que de détruire les tours et les barres, chacun pourrait se réapproprier son propre quartier et construire sur lui-même, en étendant, en densifiant, en ajoutant, en transformant…

C’est la première forme du développement durable, qui recycle et remet en vie un patrimoine et des matériaux existants. Elle permet aussi d’emmener dans le futur l’histoire d’un site sans rien renier de son passé.

Le caractère expérimental du projet nécessite la remise à plat de toutes les prescriptions qui freinent actuellement la construction.

-          Le temps d’abord : rien ne doit se faire dans « l’urgence permanente » (Jean Nouvel). Il faut redonner du temps au temps afin d’être sûr de repartir sur le bon pied.

-          Le programme ne doit plus être normatif, mais exprimer au contraire toutes les différences.

-          Les techniques de construction doivent faire appel à des savoirs simples et facilement transmissibles.

-          La gestion des bâtiments et des espaces extérieurs doit faire appel aux capacités d’autogestion des habitants.

-          La taille et le confort des habitations ne sauraient être identiques pour tous.

-          Le zonage économique et générationnel doit laisser place à la diversité sur tous les plans.

  

NOUS PARTAGEONS

 

Donner, recevoir et rendre. C’est cette expérience, menée sur tous nos chantiers depuis dix ans dans le cadre d’équipements culturels comme le Lieu Unique, la Condition Publique, le Channel, la friche Belle de Mai ou l’Académie Fratellini, que nous voulons tenter de mettre en œuvre dans le logement social.

A force de vivre avec nos chantiers des expériences uniques dues à la proximité des utilisateurs, tantôt maîtres d’ouvrage par défaut et tantôt titulaires d’une responsabilité de chef de projet reconnue par la maîtrise d’ouvrage, nous nous sommes aperçus que l’acte de construire était fortement dépendant de la qualité de la commande et que seul l’utilisateur était à même d’assurer cette qualité.

A force de travailler avec des personnes en insertion en tentant de les intégrer au processus global du chantier, à force de faire des chantiers « ouverts au public » porteurs de lien social et de démocratie active, à force de raconter, d’expliquer et de montrer le chantier à des hommes et des femmes passionnés par l’acte de construire, nous avons aujourd’hui le désir de tourner une page et de mettre ensemble toutes ces expériences au service du logement.

C’est la Haute Qualité Humaine (HQH) d’un projet où tous les acteurs du chantier sont associés au plaisir de l’acte de construire.

 

VOUS AGISSEZ

 

Le chantier de Construire ensemble-le grand ensemble s’inscrira dans la programmation d’une institution culturelle qui aura en charge la production de tous les évènements qui viendront ponctuer la « saison » du chantier.

En faisant du chantier un grand moment de la vie publique, en en faisant un acte pédagogique et culturel, en y implantant la cabane de chantier, lieu de vie et atelier de fabrication, de réparation et de recyclage, en y tenant des réunions, conférences, repas, cours d’apprentissage et spectacles, en en faisant un lieu confortable d’échange, de partage et d’éveil, en ponctuant le chantier d’interventions artistiques,  cet acteur culturel formera le pivot de cette expérience de construire autrement.

Le projet de Construire ensemble-le grand ensemble doit être porté par une association, une SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif) ou tout autre groupement ayant l’entière maîtrise de l’ouvrage. Il doit obtenir les mêmes conditions de financement que les autres bailleurs sociaux. Il peut s’associer ou s’appuyer sur les compétences des Emmaüs, des Restos du Cœur et des autres associations travaillant dans ce domaine. L’apport au projet des collectivités, doit se faire par l’apport gracieux des terrains (bail emphytéotique). Des entreprises associées ou « engagées » intègreront le projet en amont, participant à la formation des habitants à l’acte de construire.

  

ILS CONSTRUISENT

 

Nous attachons depuis longtemps une grande importance à la manière d’aborder la construction : l’unicité du lieu créé découle étroitement de ces procédés constructifs atypiques. L’enjeu du projet actuel est de transposer cette démarche dans le domaine de l’habitat. Cette approche innovante présuppose une valorisation de l’acte constructif, plutôt que sa relégation au rang d’étape incontournable mais subalterne. Elle tire sa force d’une volonté d’inclure le futur usager dans toutes les phases de l’aménagement ; quitte à l’inviter, comme cela a été le cas au Channel, à rester sur place pendant la durée des travaux. La construction d’une maison a longtemps été considérée comme un travail noble, rythmé de rites et de fêtes collectives. Notre approche vise explicitement à restituer à l’acte de bâtir cette dimension collective et événementielle. Donner du sens à la création d’un lieu est un choix qui a fait ses preuves sur les chantiers d’institutions culturelles comme le Lieu Unique à Nantes, et la Condition Publique à Roubaix. Il ne peut que doubler d’importance dans le cas d’habitations.  Faire de la construction un acte social pourrait être l’assurance de la pérennité des ouvrages réalisés.

 

Les six villes avec lesquelles nous souhaitons mettre en œuvre ces projets sont des collectivités avec lesquelles nous avons déjà pu expérimenter à partir de structures culturelles. Nous voudrions avec elles procéder par marcottage en faisant pousser ici ou là des extensions de ces sites alternatifs.

N.A.C.
(Loïc Julienne)

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