Dénormer le logement social

« Tout le monde espère gagner de l'argent en faisant des affaires. Mais l'homme peut réaliser tellement d'autres choses en faisant des affaires. Pourquoi ne pourrait-on pas se donner des objectifs sociaux, écologiques, humanistes ? C'est ce que nous avons fait. Le problème central du capitalisme " unidimensionnel " est qu'il ne laisse place qu'à une seule manière de faire : rentrer des profits immédiats. Pourquoi n'intègre-t-on pas la dimension sociale dans la théorie économique ? Pourquoi ne pas construire des entreprises ayant pour objectif de payer décemment leurs salariés et d'améliorer la situation sociale plutôt que chercher à ce que dirigeants et actionnaires réalisent des bénéfices ? »

 

Muhammad Yunus, Prix Nobel de la Paix,  fondateur de la première institution de micro crédit, la Grameen Bank.

 

 

 Construire ensemble- le grand ensemble est un projet visant à produire de l’habitat autrement :

 

Ouvrir l’accession au logement pour les plus démunis et les plus précarisés

Permettre l’autofinancement du logement par la valeur travail

Associer un Maire par une décision politique

Faire du projet et du chantier un acte culturel

Impliquer l’habitant dans la réalisation et la gestion de son lieu de vie.

Redéfinir l’espace domestique, et par là même réinventer l’espace public.

Faire mieux en optimisant les ressources humaines et matérielles.

Réactualiser la norme pour la rendre compatible avec la société.

Faire en sorte que la vie plurielle et complexe trouve sa place dans l’habitat.

Produire de la Haute Qualité Humaine et des relations durables

 

 Tels sont quelques-uns des impératifs du Grand Ensemble.

 

Bâtir est un acte culturel

 

Le projet consiste à mettre en œuvre différents types d’habitations, en s’inspirant de solutions qui ont fait leurs preuves dans l’aménagement d’équipements culturels hors normes. Chacun des projets sera parrainé par une telle structure. À Nantes, ce sera le Lieu Unique, à Marseille, la Friche la Belle de Mai, et à Tourcoing, l’Atelier Electrique. Véritable modèle pour Construire ensemble- le grand ensemble, l’établissement culturel sera aussi sa base arrière, c'est-à-dire, le lieu d’élaboration et de débat entre les différents acteurs du chantier. Aux diversités typologique et procédurale, s'ajoutera celle de la maîtrise d’ouvrage. Chacun des trois premiers projets sera géré par une institution différente : une SEM (Société d’Economie Mixte) à Nantes et à Tourcoing, une SCIC (Société Coopérative d’intérêt Collectif) à Marseille.

 

L’idée de faire parrainer la réalisation d’habitations par des structures culturelles, est une des réponses possibles à un manquement : le parc locatif social, cette masse urbaine indéterminée, ne bénéficie pas d’une réflexion d’ordre culturel. Certes, à titre décoratif, l’art peut servir à embellir des parcelles de ville. Cela ne suffit pourtant pas à corriger un paradoxe fondamental dans notre pratique de l’urbanisme. La fabrique des villes est aujourd’hui l’affaire de techniciens. Il s’agit de mesurer, de chiffrer, d’anticiper et de répondre avec des formules préétablies. L’uniformité des solutions apportées n’a d’égale que la monotonie de ces nouveaux quartiers trop semblables qui émergent un peu partout en France. Or, les cités que l’on admire dans le monde entier n’ont pas été faites uniquement par des techniciens de la ville. Elles sont l’œuvre conjointe d’ingénieurs, d’artistes, et d’artisans dépositaires d’un savoir ancestral. Si  la modernité n’est plus compatible avec ce mode de transmission d’homme à homme, il n’est pas interdit d’enrichir les démarches constructives contemporaines du travail de la main et de la pensée sensible.

 

Ce qu’il faut, c’est réactualiser l’alliance de l’artisan et de l’architecte. Créer un nouveau pacte de collaboration qui n’aura pas pour seul objet la forme, mais s’étendra sur des questions de fond : Que signifie bâtir et surtout que signifie habiter ?

 

Aujourd’hui, ce nouveau pacte peut prendre la forme d’un acte culturel commun, rapprochant les techniciens qui font la ville, de l’art qui la reflète. Multiplier les ponts, les courts-circuits, pour nourrir les projets d’habitations de la réflexion féconde autour des phénomènes urbains, menée par des artistes plasticiens, dramaturges, ou cinéastes. La ville pourrait s’enrichir en trouvant dans l’art le surplus d’âme qui lui fait défaut.

Il est peut-être temps de repenser le bipôle culture – urbanisme  non plus comme  une greffe avec un important risque de rejet, mais comme un processus de croissance couplé. Deux entités amenées à se développer d’un seul élan, capables de proposer ainsi une nouvelle configuration de la vie collective. Une version moins encadrée, moins normative, moins assistée, moins structurée, plus créative, plus entrepreneuse, plus tolérante, plus audacieuse, plus sensible et plus sensuelle, pour le bien-être de tous.

 

 

Mettre à l’épreuve la norme

 

Transformer l’habitat collectif nécessite aussi la mise à plat de toutes les procédures qui freinent actuellement la construction. La taille des logements, leur mode d’attribution, la gestion des espaces communs, le zonage économique et générationnel, la place de l’automobile, la standardisation commerciale, la réversibilité logement-bureau-activité sont autant de principes à renégocier pour élaborer des stratégies nouvelles.

L’ambition de déroger à la norme ne découle pas d’un élan d’originalité, mais d’un constat: celui d’une incapacité fondamentale des standards, à tenir compte des véritables défis de la vie, plurielle et complexe. Le hors normes se veut une prise en compte lucide de la diversité effective qui compose une collectivité d’habitants.

 

Il est important à ce titre que le travail de conception et surtout le travail de construction soient réalisés avec les futurs « utilisateurs » : c’est à ce prix que pourra être obtenu un habitat réellement différent.

 

La norme n’est pas uniquement une affaire de typologie architecturale. Son rôle est aussi de privilégier certains modèles sociaux sur d’autres. Le logement social a été configuré par rapport à un modèle familial dominant dans les années 50 et 60, mais sur le point de devenir minoritaire aujourd’hui. Le temps de la famille nucléaire est peut-être révolu. Redéfinir la norme signifie donc adapter l’habitat aux évolutions de la société. A notre époque, un couple sur deux se sépare. Pourquoi ne pas imaginer un appartement conçu de telle sorte qu’il puisse être tour à tour séparé en deux, avec des entrées distinctes, puis réuni. Avoir la possibilité de modifier la forme d’un appartement serait une façon d'étendre à l’habitat la flexibilité qui caractérise la vie actuelle. Le travail est polyvalent, la famille recomposée ; seul le logement reste standard.  

 

En règle générale, le projet s’efforce de reconsidérer certaines constantes de la normativité moderne. Cette réévaluation ne doit pas être exclusivement préoccupée par le présent. Il s’agit d’un travail tourné tant vers le passé que vers l’avenir. On peut tenter de ressusciter des comportements qui ont été éradiqués au cours du siècle précédent. La modernisation de l’habitat au 20e siècle compte plusieurs aspects. Certains, comme la suppression de la misère des bidonvilles, sont positifs. D’autres sont négatifs, comme la ghettoïsation. Il est important d’en tenir compte avant d’agir.


 Foucault n’est pas le seul à discerner dans la ville moderne un vaste programme disciplinaire d’encadrement de la vie collective[1] Construire ensemble- le grand ensemble va s’efforcer de réévaluer par la pratique certains des a priori du projet moderne, comme l’individualisme, l’exclusion de ‘l’anormalité’, la surréglementation de l’espace et la désolidarisation du corps social. L’habitat hors normes ne doit surtout  pas devenir une expérience utopique réservée à une minorité éclairée et fortunée. Il doit pouvoir servir de modèle dans le vaste chantier de requalification du parc social.

 

Savoir qui sont ceux qui habitent, en amène une autre : celle de leur rapport au travail. Le logement social standard a été conçu pour une société de plein emploi, d’activité régulière, située hors du foyer. Tout cela semble aujourd’hui dépassé, ou sur le point de l’être. Cette modification ne touche pas seulement les catégories d’emplois dits créatifs. Aujourd’hui on peut être téléprospecteur, assistante maternelle, comptable ou intérimaire, en travaillant à partir de chez soi.  Aux Pays-Bas il existe depuis peu une allocation versée par l’employeur, destinée à l’aménagement du lieu de travail à domicile.

 

Construire ensemble- le grand ensemble sera le prototype d’une nouvelle forme de mixité d’usages, remettant en cause la typologie actuelle qui dicte la stricte séparation entre lieux de résidence et lieux d’activité. Le commerçant de produits équitables ou le réparateur de bicyclettes, pourront habiter au-dessus de leur local professionnel. Par conséquent, ils n’auront pas à se déplacer pour aller travailler. La lutte contre les émissions de gaz à effet de serre passe aussi par là.

Pour Construire ensemble- le grand ensemble  cette nouvelle proximité prendra la forme d’une redécouverte du potentiel social et économique du rez-de-chaussée. Cela en privilégiant des occupations en accord avec l’esprit du lieu.

 

 

La part de l’habitant – « Pas de toit sans toi ».

 

L’attribution de ces habitations d’un genre nouveau, ne sera pas l’acte final d’une longue procédure qui va de la conception à l’occupation, ce qui est le cas actuellement. L’attribution doit devenir l’acte inaugural d’un engagement du futur habitant dans l’aménagement et la gestion de son domicile.  

 

C’est là tout le sens de l’apport travail : il permet au plus démuni d’apporter dès le début du processus d’acquisition une valeur ajoutée à sa réalisation ; c’est l’équivalent de l’apport personnel dans un schéma d’acquisition classique ou dans ce que fut le mouvement Castors après guerre.

 

Notre époque se caractérise par un excédent chronique, quasi structurel, de ressources humaines. A toute une partie de la population, le temps ne manque pas. Proposer à ceux qui en ont et ne savent pas quoi en faire, de bâtir le Construire ensemble- le grand ensemble dans lequel se trouvera leur maison, est un principe de bon sens visant à se servir d’une ressource précieuse mais gaspillée. C’est ce constat qui impose de destiner prioritairement le fruit de ce projet aux plus démunis : Rmistes, chômeurs longue durée, mais aussi travailleurs précaires et employés contraints au sous-emploi.

 

 L’auto construction a pu se mettre en place à des moments beaucoup plus difficiles, où la main d’œuvre manquait. Dans les années 50, les Castors « construisaient » en heures supplémentaires.  Le projet s’efforce donc d’adapter l’idéal de l’auto construction au contexte socioprofessionnel du 21e siècle. Les futurs occupants seront bien plus que des locataires. Ils seront à la fois les gestionnaires, les aménageurs et éventuellement les constructeurs de leur lieu de vie. C’est pour cette raison que l’attribution ne peut venir à la fin.

 

Le travail des habitants ne représente qu’une partie du coût global de Construire ensemble- le grand ensemble. L’habitant sera donc appelé à contribuer financièrement. Le désir d’impliquer les plus défavorisés complique la tâche, et nécessite le recours à des moyens de financement spécifiques. Le micro crédit est souvent mentionné comme une formule miracle pour le monde en voie de développement. On pourrait s’en servir pour permettre d’entamer des travaux. La possibilité de récupérer le fruit de ce travail, en cédant l’appartement aménagé, fait de la somme empruntée un investissement : une forme d’épargne visant à capitaliser sur la création d’un lieu d’habitation.

Selon ce raisonnement, on pourrait inciter certaines familles modestes à se servir des aides au logement pour les réinvestir dans la transformation du bien qu’elles occupent. 

Plus généralement, l’habitat dénormé passera nécessairement par une réflexion et éventuellement par une renégociation des rôles respectifs des acteurs d’un chantier : celui  du bailleur, du locataire, de l’acquéreur et du constructeur. Construire ensemble- le grand ensemble tentera de rompre l’étanchéité de ces quatre fonctions afin d’en créer de nouvelles, comme par exemple celle d’occupant – bâtisseur.

 

La définition de nouvelles procédures d'attribution de l’habitat, peut s’inspirer de certaines pratiques éprouvées comme la VEFA.[2]  La vente sur plan, un des contrats les plus utilisés en France, présente l’intérêt de transformer l’acquéreur en véritable moteur du projet. C’est lui qui finance les travaux. Si le résultat de la plupart des VEFA reste décevant d’un point de vue architectural, ce n’est pas à cause du dispositif mais plutôt du raisonnement commercial qui régit l’ensemble de l’opération.  

 

Et si le promoteur n’était pas une société commerciale mais une collectivité d’habitants ?

On pourrait imaginer un type de vente sur plan où l’acquéreur accomplirait effectivement sa fonction de moteur du chantier. Etre à la fois l’acquéreur, le promoteur et le constructeur, signifie pouvoir choisir beaucoup plus que le motif du carrelage ou la couleur de sa moquette.

L’idée serait de pousser à ses limites, le raisonnement sur lequel repose la VEFA.

 

On pourrait ainsi inciter à réaliser soi-même ce que l’on sait faire. On pourrait aussi permettre d’échelonner différemment les travaux ou se passer de certains équipements standard : Refuser d’avoir une baignoire, installer une pissotière, agrandir les fenêtres, se passer du chauffage central (comme au Japon), modifier la disposition des pièces, créer des espaces  communs entre voisins, une salle de jeu pour les enfants, un atelier ou une cuisine collective; tout cela peut devenir l’affaire des habitants. Aussi, la liberté de transformer ne doit pas éclipser l’objectif initial : celui de produire de l’habitat durable, dans un contexte qui permet non seulement son appropriation, mais aussi l’entretien et la gestion de l’ensemble. 

 

 

Propriété privée ou droit d’usage ?

 

L’auto construction est synonyme, dans la plupart des cas, d’accession à la propriété. Or Construire ensemble- le grand ensemble se donne pour objectif d’expérimenter d’autres moyens d’appropriation. L’habitant impliqué dans la construction de son logement, n’en deviendra pas forcément le propriétaire.

L’idée serait de permettre à ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas acheter, d’occuper durablement. Acheter coûte cher. Au Japon on emprunte sur deux générations, quant à la crise récente aux Etats-Unis, elle est un exemple patent des risques du ‘tous propriétaires’. C’est une des raisons pour lesquelles le projet de Construire ensemble- le grand ensemble  affiche une préférence pour le droit d’usage. L’objectif est de définir un cadre qui permette d’occuper de façon durable sans pour autant s’endetter à vie. 

Il faudrait pour cela croiser le statut locatif avec les avantages de celui de la propriété privée. Introduire dans une collectivité locative l’esprit d’initiative et de liberté. Faire en sorte que l’habitant se sente libre de transformer son lieu de vie, en sachant que le plus qu’il apporte ne sera pas perdu.

Cela peut se faire en rétribuant la contribution à l’aménagement. Celui qui aura participé à la construction de son logement sera dédommagé, s’il le quitte, en fonction du travail qu’il aura fourni. Ce chiffrage peut prendre la forme d’un état des lieux inversé, sensé évaluer non plus l’usure mais l’apport de l’occupant. Il est important d’inciter des interventions de qualité en les évaluant selon des critères objectifs. La compensation doit être indexée sur le coût de l’aménagement.

Un peu comme pour les RTT, l’habitant doit pouvoir récupérer le fruit de son investissement, en argent ou en temps. Prenons l’exemple de quelqu’un qui aura passé vingt ans à transformer une structure nue en lieu d’habitation. Il aura versé, en plus de son travail, une somme mensuelle inférieure à celle d’un loyer HLM actuel. Au bout d’un période donnée il aura acquis le droit d’y habiter sans avoir à payer de loyer. Il doit pouvoir céder ce droit à ses enfants. S’il décide de quitter l’appartement, il recevra une somme proportionnelle à la valeur de ce qu’il aura créé. 

 

Chaque habitat sera, selon le cas, loué, cédé, utilisé, restitué, exploité, échangé, mais jamais vraiment acquis au sens patrimonial du terme. Cette préférence du droit d’user face à celui de posséder concerne toutes les phases du projet, à commencer par l’implantation. Le terrain qui va accueillir le Construire ensemble- le grand ensemble ne sera pas acheté mais loué à long terme par bail emphytéotique[3]. Il est temps de s’attaquer à cette mentalité héritée du 19e siècle qui encourage la propriété individuelle au détriment des propriétés collectives, ou d’usage. Le Construire ensemble- le grand ensemble veut favoriser le principe d’utilisation contre celui de possession. Il s’agit donc de réhabiliter un modèle en s’attaquant à des a priori. Redonner envie de vivre en collectivité, en démontrant que la propriété n’est pas la seule forme d’occupation compatible avec une appropriation durable. 

 

Les moyens financiers pour parvenir à ce renversement sont nombreux. L’un d’entre eux consiste à rendre visible l’usage de l’épargne populaire par la création de mutuelles locales.

Les ressources économiques qui vont produire le Construire ensemble- le grand ensemble doivent émaner des habitants. L’intérêt collectif du projet étant avéré, cet effort sera soutenu par des fonds publics, comme peut l’être une association culturelle ou une ONG.

L’idée serait de développer pour un projet d’habitat, l’esprit qui prévaut pour les restructurations industrielles ou la construction d’équipements culturels. Des fonds européens aux capitaux privés, Construire ensemble- le grand ensemble pourrait ainsi bénéficier de crédits qui ne sont habituellement pas alloués à la construction d’habitations collectives.

 

 

Gérer le Grand ensemble

 

L’accession à la propriété de locataires à faibles revenus est souvent perçue comme une opération à risque. Le manquement au paiement des charges, cause rapidement la dégradation des parties communes. Il n’est pas rare que des collectivités rachètent des logements sociaux cédés à leurs occupants, qui n’ont pas pu les entretenir.

Or, aucun de ces ensembles précipitamment cédés, n’a fait l’objet d’une remise en question du montant des charges. N’est-il pas possible de les faire baisser en attribuant certaines des  tâches communes aux habitants ? En remplaçant les pelouses par des potagers, en sortant soi-même les poubelles, en établissant des tours de nettoyage des parties communes, en faisant faire les petites réparations par des membres de la communauté d’habitants, ou en réduisant la facture énergétique.

On doit pouvoir constituer des collectivités responsables sans recourir systématiquement à l’exclusion des plus démunis. Quant aux grandes dépenses d’entretien, une des  solutions possibles serait de mettre en place des fonds mutuels d’épargne en prévision des grands travaux de réhabilitation à venir. Un locataire aménageur peut s’engager à verser régulièrement une partie de ses allocations logement à un fond commun géré par l’association des habitants. Les solutions pour mutualiser les risques existent, et ne demandent qu’à être transposées dans le cadre de la gestion de biens communs. Sur le modèle des garanties loyers impayés, les entreprises d’assurances se feront un plaisir d’inventer des dispositifs d’entretien garanti pour des collectivités de locataires d’un nouveau type.

  

 

Des évolutions durables

 

Pourquoi préfère t-on l’habitat ancien au neuf ? Parce qu'on y trouve quelque chose d'assez subtil, qui ne cesse d’évoluer avec le temps. Ce sont les traces de vie de ceux qui nous ont précédés. Qu’il s’agisse de pavillons individuels ou d’immeubles collectifs, ils portent les marques des occupations antérieures. Ces marques sont des preuves de vie. Elles constituent la plus value d’âme, l’attestation concrète qu’un lieu a bien fonctionné. Inconsciemment on doit être plus rassuré d’occuper un logement qui a servi à plusieurs générations, qu’un logement dont on est le premier à tester la conformité à la vie. Pourquoi alors s’obstiner à effacer ces traces de l’habitat locatif social ? Aujourd’hui quand vous quittez un logement loué, on vous demande de le restituer dans l’état dans lequel vous l’avez trouvé, comme si l’usage que vous en aviez fait était une nuisance, une usure de sa valeur patrimoniale. On peut  inverser ce raisonnement stérile, en proclamant  que le fait d’habiter incarne l’acte même de valoriser un bien. En conséquence, l’habitat que nous cherchons à mettre en œuvre, sera conçu pour accueillir ces traces précieuses que sont les modifications apportées par l’habitant.  

 

 L’effort  de ressusciter des pratiques d’auto construction dans l’habitat social va nécessairement soulever la question du partage entre ce qui est réalisé par l’aménageur et ce qui le sera par l’habitant. L’idée serait donc de constituer une structure modulaire collective pouvant être finalisée par les futurs résidents. Le gros œuvre et tout ce qui doit impérativement répondre aux normes constructives peut rester l’affaire des concepteurs de l’ensemble tout en accueillant les participations ou les actions d’insertion des futurs occupants. Mais au delà, c’est  l’aménagement spécifique de chaque unité d’habitation qui reviendrait à l’habitant. Les ouvertures, l’emplacement des cloisons, et tout ce qui relève du partage de l’espace habitable sera de son ressort. La structure initiale sera conçue pour accueillir les futurs aménagements successifs.

La modularité et le réemploi sont des principes d’économie des ressources matérielles. Ils font partie d’un choix affirmé, de construire en respectant l’environnement.

Il est temps que la HQE[4] cesse d’être un label apposé à l’ouvrage fini, pour inclure la mise en œuvre et l’évolution des bâtiments. Il y a une incohérence fondamentale dans certaines architectures dites « environnementales », qui emploient des méthodes de construction, toujours aussi gaspilleuses et polluantes. Peut-on encore se permettre de générer une tonne et demie de déchets par mètre carré construit ? Le réemploi pour Construire ensemble sera l’exemple pratique d’une écologie qui ose aller au-delà des graphiques et des déclarations.  

Une pratique écologique dont les outils environnementaux seront par exemple l’usage des éléments climatiques, l’économie de la matière, le recyclage, la localisation des ressources, la simplicité.

Mais des choix environnementaux qui seront toujours évalués avec les deux autres volets de l’équilibre écosophique que sont le social et le développement personnel pour atteindre une « HQH », une haute qualité humaine.

 

L’auto construction et l’implication des habitants nécessitent un certain suivi constructif. Cela peut prendre la forme d’un atelier public[5] de conception et de fabrication, visant à coordonner les modifications apportées par les résidants. L’échange entre les concepteurs et les habitants peut constituer au final une forme de collectivité constructive accompagnant l’ensemble dans la durée. La valeur pédagogique d’une telle entreprise mérite d’y accorder dès le départ, toute l’attention et les moyens nécessaires pour définir la démarche à suivre et nourrir les expériences à venir.

L’hypothèse d’un rapprochement entre des habitants–aménageurs et des architectes– concepteurs préfigure un véritable laboratoire manifeste : un atelier ouvert, voué à concevoir et diffuser des pratiques dignes d’être reproduites ailleurs. Le rôle de l’atelier sera d’apporter des conseils techniques aux habitants. Il peut servir à les former à certaines taches du bâtiment, à programmer les travaux, à coordonner leurs actions pour pallier aux nuisances, ou encore à mettre à leur disposition les matériaux nécessaires aux transformations qu’ils souhaiteront effectuer.

Tout cela peut paraître utopique et inaccessible ; c’est pourtant ce que nous avons fait, ces vingt dernières années, pour des équipements culturels.  Bon nombre de ces procédés ont déjà été testés dans nos chantiers. L’enjeu de Construire ensemble- le grand ensemble sera donc de transposer des pratiques éprouvées, d’un secteur de la construction à un autre.

 

Construire : un acte culturel et social

 

Cette approche innovante présuppose une valorisation de l’acte de construire qui ne doit plus être considéré comme une étape sans intérêt. La construction d’une maison a longtemps été un travail noble, rythmé de coutumes et de fêtes collectives. L’approche de Notre Atelier Commun  redonne à l’acte de bâtir cette dimension communautaire et rituelle. Donner du sens à la création d’un lieu est un choix qui a fait ses preuves sur les chantiers d’institutions culturelles comme le Lieu Unique à Nantes, la Condition Publique à Roubaix ou le Channel à Calais. Il ne peut que doubler d’importance dans le cas d’habitations. Faire de la construction un acte culturel et social pourrait être l’assurance de sa pérennité.

Cette revalorisation va bien au-delà de la simple médiation du chantier. Elle remet en question la démarche impersonnelle d’attribution des lots de travaux aux entreprises, par des concertations ouvertes sur la spécificité du travail à effectuer. Demander à l’entrepreneur et à ceux qu’il emploie, de faire en fonction de ce qu’ils savent faire, peut sembler anormal ; mais s’avère la meilleure méthode pour améliorer la qualité du résultat. A ces actions qui ont déjà fait leurs preuves, vont venir s’en ajouter d’autres, qui découleront de la spécificité sociale d’un chantier d’habitations collectives. Les acteurs d’un tel projet ne pourraient en aucun cas être ceux de l’industrie actuelle du logement : entrepreneurs obnubilés par le profit, techniciens incapables de mesurer l’importance de leur tâche et la nécessaire remise en cause des procédures.

Le chantier impliquera des acteurs associatifs compétents en matière d’immigration, d’exclusions, et d’inégalités. Leur savoir faire, comme celui de dizaines d’intervenants anonymes auprès des plus défavorisés, sera le fondement d’un projet qui vise avant tout, à apporter des solutions concrètes à des problèmes bien réels.

Les chantiers de Construire ensemble- le grand ensemble seront également l’occasion d’une éducation populaire et scientifique. Populaire en étant ouverts à la curiosité d’un large public. Scientifique par l’implication des lieux d’enseignement, aussi bien de la construction, que de la sociologie ou de la politique.

 

 

Transmettre en expérimentant.

 

L’implication de l’habitant dans la réalisation de son lieu de vie peut faire l’objet d’une véritable formation aux métiers de la construction. Le bâtiment étant l’un des seuls domaines recruteurs du marché de l’emploi, l’ANPE privilégie les programmes de réinsertion dans cette branche. Les fonds existent, pour financer un dispositif qui va former des habitants à devenir les acteurs de leur chantier. Le savoir nouvellement acquis pour la construction de leur maison, leur permettra éventuellement d’en vivre. Ce dispositif de formation – insertion permet de garantir la qualité des aménagements réalisés par les habitants, en assurant la cohérence globale de Construire ensemble- le grand ensemble. La liberté de configurer ne doit pas supprimer la modularité de l’ensemble. Il faut pouvoir s’approprier son habitat, sans le figer définitivement. Les aménagements doivent rester ouverts aux transformations à venir. Inciter les modifications réversibles, démontables, légères; tel pourrait être le contenu de cette pédagogie du faire. La  formation  des habitants – bâtisseurs permettra de définir une certaine éthique du bâtir ensemble. Une sorte d’enseignement pratique axé sur la construction, permettant la résurgence des vertus sociales des chantiers.

 

Pendant des siècles, les maisons ont été construites collectivement, entre membres d’une même famille, entre collègues ou entre voisins. Seule l’époque industrielle et son impératif de standardisation a rompu avec cette pratique. Il est peut-être temps de revenir au mode collectif en l’adaptant à la donne sociale du 21e siècle. Cela doit se faire avec une envie réelle d’expérimenter des modèles de vie moins contraignants, moins assistés, et plus responsables. Construire ensemble- le grand ensemble sera une solution négociée entre tous les acteurs impliqués. Ce qui en sortira sera par conséquent le produit d’un accord inattendu, capable de restituer à la ville la sensibilité et la sensualité qui lui font défaut.

 

Reconsidérer l’acte d’habiter n’est pas un geste isolé, mais une tentative globale de relier les divers aspects de la vie : l’éducation, le travail, la transmission, le loisir, le congé, la création, l’absence, le désir, le plaisir. Voilà en quoi pourrait se résumer l’idéal incarné par l’acte de  Construire ensemble- le grand ensemble.


N.A.C.
(Christophe Catsaros) 



[1] Dans son décryptage de l’ère moderne telle qu’elle se construit progressivement au 19e siècle, Michel Foucault insiste sur la double nature de la  typologie, et par extension de la norme, qu’elle soit de nature pénitentiaire, éducative, médicale ou résidentielle. Le recours à

une typologie standard vise tout d’abord à améliorer les conditions de vie en permettant la construction massive de logements sains pour la classe ouvrière émergente. En même temps, elle cherche à encadrer cette lasse ouvrière, dont la solidarité et les élans collectifs sont perçus comme des menaces d’ordre politique. L’abandon de la cuisine collective en est un exemple.  Très répandue au 19e siècle, la cuisine de palier, commune à plusieurs appartements, va progressivement  être remplacée par la cuisine familiale, moins conviviale, et moins dangereuse pour « l’hygiène urbaine ».  La domestication de l’ouvrier par l’établissement d’un cadre de vie indépendant, axé autour de sa famille, sera une mesure de maintien de l’ordre public, visant à réprimer ses ardeurs collectives et potentiellement révolutionnaires.  

[2] « La Vente en l'Etat Futur d'Achèvement (VEFA) est le contrat par lequel le vendeur transfère immédiatement à l'acquéreur ses droits sur le sol ainsi que la propriété des constructions existantes. Les ouvrages à venir deviennent la propriété de l'acquéreur au fur et à mesure de leur exécution; l'acquéreur est tenu d'en payer le prix à mesure de l'avancement des travaux. Le vendeur conserve les pouvoirs de maître de l'ouvrage jusqu'à la réception des travaux. »

 

[3] Le Bail emphytéotique est un bail immobilier de très longue durée. A l’origine, il avait été conçu pour la mise en valeur et l’entretien de grands espaces ruraux, mais il a vu son cadre d’application s’étendre à toutes sortes de biens immobiliers. Il s’applique donc aujourd’hui aux immeubles à usage industriel ou commercial, au même titre qu’aux immeubles agricoles ou d’habitation.

 

[4] La Haute Qualité Environnementale vise l'intégration dans le bâti, des principes du développement durable. L’incohérence de cette marque déposée naît de son incapacité à s’établir à partir d’une vision d’ensemble. Ainsi le nouvel Aéroport de Nantes sera labellisé HQE en appliquant certains principes de la charte (isolation, éclairage naturel). Savoir si le développement du trafic aérien est compatible avec l’écologie est une autre affaire.

 

[5] L’atelier du Grand Ensemble s’inspirera de NAC (Notre Atelier Commun), un projet conçu pour apporter des solutions d’aménagement dans de petites communes. NAC est un prototype d’agence mobile, capable de conseiller, de concevoir, et de produire. Il permet de contourner le dispositif coûteux et lent de la commande publique pour les petits projets d’intérêt collectif.

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